Historique

Le théâtre d’ombres a des origines qui se perdent dans la nuit des temps. La tradition fait de la Chine son lieu de naissance (les fameuses « ombres chinoises »), mais certains auteurs situent ses origines en Inde. De là, il aurait gagné le Moyen puis le Proche Orient. Utilisé d’abord à des fins religieuses et d’exorcisme, il est ensuite devenu une forme particulièrement séduisante de spectacle populaire, mettant en scène des mythes et légendes. La tradition est toujours vivante en Asie, en Grèce et en Turquie.

C’est au 18ème siècle que l’Europe découvrit le théâtre d’ombres par ce qu’en rapporta un missionnaire revenant de Chine. En France, ce genre théâtral connut un grand succès avec Séraphin (1747-1800) et son théâtre de silhouettes.

Le théâtre d'ombres traditionnel en asie

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Le théâtre d'ombres traditionnel en asie

Les ombres chinoises sont en parchemin fin et transparent. Aussi s’agit-il non pas d’ombres mais de reflets colorés de silhouettes pénétrées de lumière.

La légende raconte qu’un magicien appelé le Petit Vieillard, consola l’Empereur Wudi (régnant de 140 à 87 avant J.C) de la mort de sa concubine : il fit apparaître derrière un rideau éclairé par la pleine lune, la silhouette de sa bien-aimée, découpée dans du papier. Bouleversé, l’Empereur calligraphia un petit poème qui cerne très exactement la nature du théâtre d’ombres :

Est-ce vrai ? Est-ce leurre ?
Je suis ici et la vois, loin
Pourtant quelle dérision
Elle arrive après l’heure…

Les figurines sont découpées dans une peau animale préparée à cet effet (buffle, âne, mouton…). Elles sont ensuite finement sculptées puis colorées. Aussi s’agit-il non pas d’ombres, mais de figurines colorées translucides qui, manipulées derrière un écran de toile blanche éclairé, produisent un effet saisissant.

Mobiles au niveau des différentes parties du corps, leur manipulation se fait au moyen de fines baguettes de bois fixés au col et aux poignets.

La manipulation
La manipulation

Les représentations sont accompagnées d’un petit orchestre qui comprend des gongs, cymbales, tambours, vièles, hautbois… Le répertoire, riche et varié, comprend des pièces historiques, guerrières, policières, sentimentales, ou d’autres adaptées d’histoires fleuves de la littérature populaire. Ces spectacles sont souvent joués dans les campagnes à l’occasion de cérémonies religieuses.

Le théâtre d'ombres traditionnel en Inde

Partout en Inde, le répertoire se base sur les 2 grandes épopées du Ramayana et du Mahabharata.

Ces immenses textes, que chacun connait, du citadin lettré au paysan des rizières, content l’exil du dieu Rama et l’enlèvement de son épouse par le démon « Ravana », et la victoire du bien sur le mal, pour le Ramayana et, dans le Mahâbhârata, l’histoire de la grande guerre de 2 familles mythiques, les « Pandava » et les « Kaurava », faisant intervenir des héros, des dieux et des génies.

Les spectacles qui peuvent durer toute la nuit ont lieu soit dans les temples soit en plein air.
On en rencontre en Orissa, dans le Karnataka, et surtout en Andra Pradesh, d’où vient le « Tholu bomalattam », certainement la forme la plus remarquable du théâtre d’ombres indien. Les personnages, qui peuvent atteindre jusqu’à 2m de haut sont appelés les « géants de l’Andra Pradesh ».

Fait de peau de chèvre, de vache ou de buffle, tannée jusqu’à la consistance du parchemin, les figurines sont ajourées et colorées de teintures végétales. Certaines sont articulées au niveau des épaules, aux genoux et parfois aux hanches. Elles sont maintenues de la tête aux pieds par une baguette de bambou.

L’écran sur lequel sont projetées ces figurines mesure jusqu’à 6m de large et 3m de haut. Les montreurs sont 4 ou 5 par troupe et soutenus par un ensemble musical. Les spectateurs peuvent s’installer indifféremment d’un coté ou l’autre de l’écran, bien que la coutume veuille que les hommes s’assoient de façon à voir les figurines, et les femmes de manière à voir les ombres.

Ombre en cuir tanné et ajouré
Ombre en cuir tanné et ajouré

Le théâtre d'ombres traditionnel en Indonésie

Le Wayang Kulit, théâtre d’ombres indonésien, est apparu autour du Xème siècle et utilise des épisodes tirés des grandes épopées indiennes comme le Ramayana et le Mahabharata.

Le marionnettiste, appelé Dalang, raconte l’histoire tout en manipulant les marionnettes. Il est assis jambes croisées devant un écran blanc éclairé par une lampe à huile ou lampe électrique. C’est un artiste complet, capable d’improviser à partir de la trame un scénario complexe, de donner à chacun des personnages une voix différente et de conduire l’orchestre durant toute une nuit.

Les marionnettes sont confectionnées dans du cuir et manipulées avec un bâton en corne servant à maintenir la marionnette à la verticale. Elles sont articulées au niveau des bras. Le spectacle est accompagné d’un orchestre appelé “Gamelan”. Il comprend des gongs, tambours, métallophones, xylophones, cymbales, flûtes… Il peut y avoir jusqu’à 30 musiciens pour jouer le Gamelan.

En 2003, le Wayang Kulit a été proclamé par l’UNESCO “Chef d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité”.

Le théâtre d'ombres traditionnel en Malaisie

Le théâtre d’ombres en Malaisie
Il existe 3 genres de théâtre d’ombres en Malaisie :

– Le « Wayang Djawa » et sa variante, le « Wayang Melayou » sont dérivés de la grande tradition javanaise. Le répertoire est tiré de l’épopée du Mahâbhârata, joué en malais et non en javanais. Les marionnettes sont semblables au Wayang Kulit javanais mais de facture plus grossière. L’orchestre rappelle aussi le gamelan de Java mais il est beaucoup plus modeste.

– Le « Wayang Siam » est d’influence thaïlandaise, apparenté au « Nang Yai », avec ses marionnettes en peau de buffle de grande taille, peu ou pas articulées et faiblement ajourées.

– Le Wayang Kedek est très proche du « Nang Talung » thaïlandais, avec ses figurines finement ajourées, de petites tailles qui rappellent les ombres chinoises. Le répertoire est tiré de la version thaï du Ramayana, le Ramakien, enrichie de légendes et de récits d’origine locale.

Les représentations ont généralement lieu entre la période de la moisson du riz et le début de la saison des pluies. Il s’agit essentiellement d’un divertissement rural, organisé par les propriétaires terriens.

Le théâtre d'ombres Cambodgien

Le théâtre d’ombres est présent au Cambodge depuis plus d’un millénaire. C’est une forme d’expression populaire très appréciée des cambodgiens. Il avait presque disparu dans les années 70 en raison des persécutions du régime Khmers. Des efforts ont été entrepris pour faire revivre ce théâtre d’ombres.

Comme en Thaïlande, il existe 2 types de théâtre d’ombres : le Sbeik Thom (grand cuir) qui présente des épisodes du Ramayana, version cambodgienne, utilise de grandes marionnettes non articulées. Le Sbeik Touch (petits cuirs) présente un répertoire de pièces traitant de la vie de tous les jours, des amours contrariés, ou encore des histoires de héros et de batailles.

Le théâtre d'ombres thaïlandais

Il existe 2 formes de théâtre d’ombres en Thailande : le Nang Yai et le Nang Talung.

Le Nang Yai utilise de grandes figurines portées par des danseurs derrière un écran blanc. Ce théâtre a presque totalement disparu.

Le Nang Talung est un théâtre de petites silhouettes toujours vivant dans le sud du pays, et surtout joué par les paysans pendant la saison sèche (de mars à août). Il existe des pièces sentimentales, comiques, burlesques ou mythologiques. Le Nang Talung a gardé de ses origines sa portée religieuse et sacrée et il est toujours autant apprécié du public.

Marionnette de Thailande
Marionnette de Thailande

Le théâtre d'ombres traditionnel turc

Appelé Karagöz en Turquie, ce théâtre d’ombres s’est répandu dans tout l’empire ottoman à partir du XIIème siècle et comprend un vaste répertoire. Il met en scène les aventures de 2 comparses Karagöz et Hacivat. Karagöz est un personnage qui vit dans la pauvreté, stupide et à l’éternelle bonne humeur. A l’esprit moqueur et parodiant tout, il fut très apprécié du public populaire. La pièce comprend des personnages représentant tous les groupes ethniques et sociaux majeurs de cette culture.

Joué par un seul montreur, qui exprimait tout les caractères, ce théâtre était accompagné par un ensemble de musique ottomane classique. Ses origines sont obscures, peut-être venu d’Egypte ou d’Asie.

Au 19ème siècle, ce théâtre fut introduit en Grèce où Karagöz devint Karagiozis et Hacivat Hadjiavatis. Comme le Karagöz turc, on retrouvait dans les pièces tous les caractères stéréotypés de la société grecque.

Cette tradition se développa partout en Grèce et devint un divertissement populaire chez les adultes, en particulier avant l’arrivée de la télévision qui annonça son déclin. Le théâtre de Karagiozis connaît cependant un renouveau depuis quelques années, touchant un public plus jeune.

Le théâtre d'ombres à taiwan

Introduit il y a environ 200 ans, il est issu de celui de Changzhou dans le Fukien, lui-même héritier de celui de Chaozhou dans le Canton. Son insularité lui a fait développer des caractéristiques propres.

A la différence de leurs cousines de Chine continentale, les figurines de Taiwan sont découpées dans du cuir de buffle et non pas de cheval ou de mulet, animaux rares dans l’île.

Une autre caractéristique remarquée par les musicologues est l’étroite ressemblance de la musique du théâtre d’ombres et de la musique funéraire taoïste. Peut-être la raison tient-elle au pouvoir incantatoire que la tradition prête aux marionnettes.

Le répertoire d’environ 300 pièces se divise en pièces lettrées (“wen”), où la musique et les chants jouent un rôle prépondérant, et pièces martiales (“wu”), marquées par des scènes de combat très animées, ces dernières permettant de faire montrer au mieux la virtuosité propre au théâtre d’ombres.

Ce sont ces pièces qui, par leurs effets visuels aisément perceptibles, ont, depuis quelques décennies, remporté l’adhésion du public.

En savoir plus...

Théâtre d'ombres et cinéma

Sergio Leone : Il était une fois en Amérique (1984)

Sergio Leone raconte cette épopée américaine qui couvre 40 ans de la vie d’un truand (Robert De Niro). Le film commence et s’achève dans une fumerie d’opium du quartier chinois de New York où est donné un spectacle d’ombres traditionnel. L’atmosphère du théâtre chinois suggère un jeu subtil entre réalité et fiction et nous plonge dans une réflexion sur le passé, la nostalgie. Un chef-d’œuvre cinématographique.

Zhang Yimou : Vivre (1994)

Après avoir perdu au jeu tous ses biens, un jeune homme, Fugui, doit trouver de quoi vivre. Il se voit offrir l’opportunité de reprendre une troupe de théâtre d’ombres. Récompensé au Festival de Cannes en 1994.

Joël Farges : Serko (2006)

Un conte initiatique qui raconte l’histoire d’un jeune cosaque Dimitri (Alexei Chadov) qui décide en 1889 de traverser la Russie à cheval d’est en ouest, pour aller demander une audience au Tsar à St Petersbourg. Sur son chemin, il fait la rencontre d’un illusionniste et montreur d’ombres français interprété par Jacques Gamblin…

Le cinéma d'ombres

Apparu dans les années 20 en Allemagne, c’est un genre d’animation qui utilise la technique des ombres chinoises. Il s’agit du même principe que l’on utilise dans la réalisation de dessins animés, mais avec des silhouettes d’ombres et du papier découpé.

Lotte Reiniger : Les Aventures du Prince Achmed (1926)

C’est l’un des tout premier long métrage d’animation de l’histoire du cinéma. Entièrement conçu de silhouettes de papier découpé, c’est un véritable chef-d’œuvre d’enchantement.

« LES AVENTURES DU PRINCE ACHMED » (1926)

Michel Ocelot : « Princes et Princesses » (1999)

Ouvrages sur le théâtre d'ombres

Français

– Ombres et silhouettes. Hetty Paërl / Jack Botermans / Pieter van Delft. Chêne Hachette.
– Le théâtre d’ombres chinois. Liu Jilin. Aurore.
– Le théâtre d’ombres, tradition et modernité. Stathis Damianakos. L’Harmattan.
– Théâtre d’ombres. Claudie Marescot. Fleurus.
– Karagöz, théâtre d’ombres turc. Metin And. Editions Dost.
– Marionnettes et ombres d’Asie. Le Louvre des Antiquaires.
– Théâtre d’ombres. Elisabeth Coleman. Dessain et Tolra.

Anglais

– Karagöz, Metin And. Ankara. 1975.
– Shadow theater, Blackham Olive, London 1960.
– Chinese shadow theater libretti. Sven Broman. White Orchid Books.
– Shadows of life : Nang Talung. Sven Broman. 1996.
– On Thrones of Gold. Brandon J R. 1993.
– Javanese shadow puppets. Keeler Ward. Oxford University Press. 1992.

Allemand

– Chinesische Schatten. Rainald Simon. Deutscher Kunstverlag.